La voilà, la vraie question fondamentale, l’interrogation quintessencielle, celle qui englobe toutes les autres, le grand Hic, plus fort que les to be or not be, les dans quel état j’erre et les quand est-ce qu’on mange. « L’affaire » en quelque sorte, plus paradigmatique que les qui suis-je, plus conceptuelle que les où vais-je, plus stratégique que les que faire, plus pragmatique même que les tu m’aimes.

      La plus souvent formulée aussi. Formulée ? Murmurée, geinte, voire gémise, râlée, bafouillée, bêlée chaque soir dans des millions de résidences, appart’, taudis, charmantes fermettes à restaurer et autres lofts ou F2 subventionnés.

      «Tu m’sens ?». That is LA question angoissante.

      Ou, plus exactement, l’Angoisse sous forme de question. Ainsi en est-il depuis que l’homme est homme et la femme, femme et que, chassés du Paradis, ils furent l'un et l'autre condamnés à ne plus connaître le plaisir - autant dire le divin - qu’en s’emboîtant l’un dans l’autre. Prise mâle, prise femelle, queue et aronde, tenon et mortaise, enfoncement de petits bouts de bois dans les oneilles.

      « Enfoncement, enfoncement, tout ne serait-il qu’enfoncement ? » (Haroun Tazieff).

      Mais si je m’enfonce, est-ce qu’alors, tu m’sens, demande l'homme ? Parce qu’alors, si tu m’sens, alors ça va, je suis l’Homme, l’Adam, l’Amant, l’Ardeur, l’Hardeur qui sera sauvé de son éternelle damnation par le Grand Bandeur, le Patron qui, peut-être, l’élèvera un jour au rang d’Archipriape ?

      Maintenant, silence. Enfoncé jusqu’aux poils, l’homme a lancé Sa Question. A la femme de jouer. Lui, attend. La nature, les animaux, respectueux, se sont tus.

      La femme, elle, s’étonne. POURQUOI ? Pourquoi cette question ? Pourquoi me la pose-t-il TOUJOURS ? Bien sûr que je le sens ! Comment pourrais-je ne pas le sentir, vu qu’en plus il me pilonne brutalement, au point que je ne vais pas tarder à toucher le mur, me ravageant une fois de plus la mise en plis contre la tête de lit.

      Alors, POURQUOI ? se demande la femme.

      La femme ne comprend pas l’homme, voilà, c’est dit, c’est lâché. Elle ne comprend pas l’homme et ne le comprendra jamais. Toutefois, prise de peur face à l’inconnu, l’indicible, l’innommable de l'homme, elle dit : « oui, je te sens ». Ajoutant généralement : « je te sens, je te sens BIEN ! »

      Ce « BIEN », cette répétition, suffisent à l’homme. Mystère de la conscience humaine, énigme surgie des profondeurs de la psyché ? Y a-t-il dans la « Tu m’sens » quelque chose qui dépasse la bête ? Comment dit-on « tu m’sens » en lionne, en vache, en lapine ?

      L’homme a besoin d’estime, et de sécurité, mais il a d’abord besoin de savoir qu’on le sent.