J’ai remarqué qu’il était beaucoup plus difficile de rester modeste et calme quand on est dans le culturel que lorsque l’on travaille dans le pain d’épice ou dans la planche à repasser (j’ai choisi ce dernier exemple parce que je connais personnellement un type qui est dans la planche à repasser et qui travaille même pour le numéro un mondial, alors).
Pourquoi en effet cette tendance à se prendre pour Sartre quand on est représentant chez Gallimard, ou pour Nicolas de Staël quand on sait qui c’est ? Pourquoi aussi être si excité à la perspective d'aller voir un film, si ému en lisant un livre, si euphorique devant un tableau, si passionné par la philosophie, ou par l'Histoire, et si renversé de bonheur en écoutant de la musique ?
A mon avis, c’est parce qu’en matière culturelle il n’y a aucune certitude, quoi qu’on en dise et quoi qu’on mette comme millions sur la table (« il n’y a rien de plus triste qu’un best-seller qui ne se vend pas » disait Robert Laffont) et que c’est donc un milieu toujours en mouvement, toujours énergique, toujours inquiet, qui maintient donc en éveil.
Et si vous êtes réveillé, vous êtes curieux, et si vous êtes curieux vous n’êtes jamais rassasié, jamais prêt à dire que ça va comme un lundi parce que vous savez que les lundis se suivent mais ne se ressemblent pas forcément, et que c’est ça qui est excitant, étonnant, curieux et intéressant et qu’il n’y a rien de tel pour vous oxygéner le cerveau (la culture, c’est le jacuzzi de la tête).
Même si des fois ça peut faire peur de ne pas savoir quel genre de lundi sera lundi prochain, il vaut mieux ça que de croire que l’on sait tout d’avance et que tout est joué.
Entre parenthèses, je déteste ceux qui disent « ça va comme un lundi ». J’ai envie de leur dire casse toi pauv’ con(ne), ou de les violer en concluant par un solennel « souviens-toi au moins de ce lundi là ». Mais comme en général ce genre de phrases se prononce dans les ascenseurs en présence de nombreux témoins, je ne passe pas à l’acte.
La curiosité pour la culture est une vertu splendide, revigorante et euphorisante, qui donne la pêche et qui maintient en vie. Je serais le Dir’com’ de la Sécu, j’inventerais le slogan :
« Soyez curieux, vous ne serez plus jamais malade »
Comme l’a écrit Borges (où ça ?) : « Un homme qui se soucie d’une étymologie curieuse est peut-être en train de sauver le monde ».