Moi Tout seul International

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Souvenirs pour demain

      Bientôt je serai mondialement connu, grâce à ce blog dont les billets seront traduits en 18 langues. J’aurai fait l’objet de deux thèses d’Etat, l’une de littérature et l’autre de sociologie, et le New Yorker m’aurait proposé une chronique régulière, ce que j’aurai dû refuser par manque de temps. Drucker m’aurait offert quant à lui une place dans son équipe du dimanche, lui qui recherchait depuis 40 ans le partenaire drôle et grinçant qui manquait à son poitrail de vieil animateur stalinien. J’aurai décliné la proposition, d’une manière délibérément condescendante mais polie.

      Bien sûr, je serai devenu riche, de tous ces articles, scénarios, romans, essais et livrets d’opéra qu’on m’aurait commandé à n’importe quel prix.

      Partout on rechercherait ma compagnie, au point que j’aurai dû embaucher un secrétaire particulier, vieil homosexuel efficace et discret, fidèle et touchant, dont le maniérisme désuet ferait rire en douce mes amis.

      Je n’aurai toujours aucun succès auprès des femmes, l’âge n’ayant pas arrangé ma laideur et ne m’ayant conféré aucun magnétisme animal miraculeux. Et puis l’amertume secrète de n’être pas beau n’était-elle pas à la source même de mon humour si ravageur (dont chacun se demanderait toujours d’où il peut me venir).

      J’irai d’universités américaines en séminaires normands. Mon agent littéraire à Londres prendrait pour moi des rendez-vous d’essayage chez les tailleurs de Saville Row, tandis qu’au sein d’une vieille halle médiévale dormirait ma collection de Chevrolet et Cadillac des années 40.

      Comme Charlie Parker, je boirai mon whisky coupé de lait, mon ulcère ne supportant plus les alcools forts.

      Je serai devenu paisible et sans caprice, toujours amoureux de ma femme auprès de laquelle il fait si bon dormir.

      J’aurai, finalement, réussi à coller avec moi-même, dans une parfaite juxtaposition de mes rêves et de ma réalité.

      Au point que les dieux, frappés de stupeur et d’émotions, auraient décidé de me rendre immortel afin qu'éternellement je puisse nourrir ce blog, pour le bonheur des hommes.

Honneur à nos ratés !

      Appel à souscription pour l’érection d’un monument à la gloire de tous les maudits, sales rêveurs, morts pour rien, soldés inconnus, indépendants pendus, chercheurs sans but, déposeurs de brevets dépassés, commerçants aux boutiques vides, attrapeurs de trapèzes ratés, artistes sans oeuvres, perdants perdus d’avance, déposeurs de bilans plombés de dettes et de chagrin, patrons en faillite, preneurs de risques écrasés au fond du ravin, entrepreneurs lâchés, trompés, moqués, oubliés, bâtisseurs de sam’suffit en terrains inondables, prêteurs sans recours, crieurs dans le désert, pisseurs de violons, hérissons créatifs traverseurs de routes, accidentés de la routine, fracassés de l’indifférence, arnaqués de l’inertie, de la lâcheté, de la fourberie, du cynisme de frères en échecs pollués d’amertume et redevenus sauvages, chercheurs d’or assassinés, vieillards escroqués, enthousiastes douchés, planeurs tombés de haut dont on enjambe avec agacement les cadavres.

      Un monument comme ça, ce serait beau, non ?

      Tu dors ?

Autopsie d’une irritation, chap. 1

      En ce moment, je travaille la question de mes irritations. Dès que quelque chose m’énerve, je fonce sur mon cahier de grattage, et j’écris :

      - mardi 17 mars, 18h.30. Des gamins font vrombir leurs motos près du lavoir, à 100 mètres de ma fenêtre ouverte. Le bruit est puissant, désagréable et dure depuis 20 minutes. Enervement. « Y vont faire chier longtemps, ces p’tits cons ? » Je pose la question à haute voix, pour moi seul puisque personne ne peut m’entendre. Analyse : 1) par la méthode empathique. Quand j’avais leur âge, je faisais exactement pareil, surtout quand il y avait des filles. Erotisme de la moto (le gros engin entre les jambes), attitude mâle (je domine la bête), expérience de l’adolescence. Vérification : je tends le cou vers le lavoir, et c’est gagné. Il y a là Marion et Anaïs. J’oublie le bruit et rêve aux Catherine et Elisabeth d’il y a… longtemps. Fin du grattage. 2) par la méthode Zen : centration, intériorisation, calme intérieur. La paix s’installe, plus rien ne compte sinon soi. La méthode suppose une technique maîtrisée par de longs mois de pratique, mais là encore, fin du grattage. 3) par la méthode invasion du territoire ennemi : hurlement de ma part en direction des p’tits cons. Résultats variables à court terme et nuls à long terme. A l’avenir, se concentrer sur 1) et 2).

      - mercredi 18 mars, 11h. Passage devant le trou commencé il y a trois mois dans la buanderie, première étape de la pause prévue d’un râtelier à vélos. Immense sentiment de culpabilité consécutif. Analyse : 1) par la méthode bilan de compétences. Tu ne sais pas faire ça. Le premier scellement n’a pas tenu, le râtelier est tombé tout seul avant même que les vélos n’y soient accrochés. Laisse tomber et rebouche, puis couvre toi la tête de cendres et va annoncer à ta femme que tu renonces. Si elle t’aime (elle n’est pas parfaite non plus, hein ?) elle comprendra et te laissera faire appel à ton voisin maçon. Thérapie désagréable mais fin du grattage. 2) par la méthode dite du Schwarzenegger. Ouah putain, tu l’auras, c’est pas un p’tit trou à la con qui va t’impressionner. Respire à fond, bois un coup de calva, fonce chez Briconaute, discute cinq minutes avec le vendeur, prends rendez-vous mentalement avec le trou, bloque ta respiration et scelle en apnée. Technique un peu extrême, mais efficace, le râtelier tient, et les vélos aussi.

      En tête de mon cahier de grattage, j’ai noté : « Le moustique ne te pique pas pour que tu te grattes » (proverbe tsé-tsé).

Le Club des Claustrophiles

      Je n’irai pas par quatre chemins creux. Voici les questions que je me pose lorsque je m’interroge sur ma vie paisible (perplexe mais cool, telle est ma devise).

      La vie pour moi, est-ce du large ou du profond ? De la largeur de champ ou de la profondeur de vue ? Du plat ou du trou ? Du général ou du particulier, bref, de l’horizontal ou du vertical ?

      Test de préférences, à la manière de Elle ou du Nouvel Obs. Ami lecteur, que choisis-tu ?

      - L’immensité ou l’intimité ?      

      - Le Plateau de Millevaches ou les Gorges du Verdon ?

      - Le jardin secret ou le jardin public ?

      - Le Monde (quotidien horizontal bien connu) ou Le Monde du Camping-car (ou du Son, ou de la pâtisserie, ou de l’Inconnu…magazines verticalement enfoncés dans leurs spécialités ) ?

      En hommage à mes expériences intra utérines (démarrer coincé, tel est le destin du bébé), et à toutes ces périodes où j’ai vécu heureux parce que j’étais caché, je réfléchis à la création d’un « Club des Claustrophiles », l’association de ceux qui préfèrent les penderies aux chambres à coucher, les cellules aux lofts, les années de recherche aux opportunités à saisir, Normal Sup’ à HEC et les revues savantes aux journal des ventes.

      La vie est-elle calme et tranquille au fond des bibliothèques ? L’est-elle plus qu’au sein des « open spaces » des entreprises modernes ?

      Quand l’angoisse existentielle te saute à la gorge (qui suis-je, que vosges ?), vaut-il mieux être DEJA au fond du trou, que craindre d’y tomber ?

      THAT is the question !

La face cachée de la thune

      Pas de plaisirs sans la punition qui va avec. C’est la morale judéo-chrétienne attachée à l’action de gagner de l’argent : aux plaisirs de ce qu’il procure s’attachent consubstantiellement les emmerdements liés à sa conquête. Emmerdements que l’on peut donc s’éviter en renonçant à courir après et, corrélativement, en renonçant à en avoir.

      C’est le charme discret du gagne-petit opposé à l’arrogance démonstrative du plein aux as.

      A ma gauche (le plus souvent), le smicard du BTP, l’employé de la grande distribution ou de la banque, voire l’intellectuel peinard dans sa bibliothèque, spécialiste de l’étude des moines soldats du lac Balaton au 11ème siècle (référence révérence).

      A ma droite (neuf fois sur dix), le commercial-trader-avocat d’affaires plein aux as mais qui bosse 70 heures par semaine et vit dans un stress que les autres ne peuvent même pas imaginer.

      Au moment des grandes décisions d’orientation de ma vie professionnelle, j’ai choisi le stress (pour lequel je n’étais nullement préparé, ne l’ayant jamais rencontré) et ses conséquences hypothétiquement favorables, au lieu du calme (dont j’étais devenu un vrai spécialiste au sein de ma famille) et de la croissance végétative à un (tout petit) chiffre.

      Mauvaise pioche ! Dont je me maudis chaque jour et dont je n’hésite pas à rendre co-responsables mes père et mère, incapables de m’aider à choisir au moment crucial et me laissant patauger dans le marécageux no man’s land du ni-ni (ni encouragement, ni découragement), lequel était, qui plus est, dûment fermé à toute influence (et nourriture) extérieure du fait d’une éducation terriblement protectrice.

      A cause d’eux, j’ai poussé la porte de l’arène en croyant que c’était une cour de récré’. Et j’ai morflé.

      Aujourd’hui, j’ai compris l’astuce. « Quand tu tombes du bateau et que tu ne sais pas nager, tu fais SEMBLANT de savoir, et tu regagnes tranquillement la côte » (proverbe chinois, ou dogon, je ne sais plus).

Quoi faire de 100 millions d’euros ?

      Dans ma recherche quotidienne de vie paisible (perplexe mais cool, telle est ma devise), la question de l’argent me paraît cruciale, quoi qu’en dise ma femme qui me serine que là n’est pas la question, que ce qui compte c’est comment je me sens à l’intérieur-dedans, même sans fric, etc…N’empêche !

     Ceci dit, j’ai vu où elle voulait en venir et j’ai bien réfléchi à la somme que j’imaginais nécessaire pour être débarrassé du souci. Du coup, j’ai découvert en moi un double besoin, ou plutôt disons deux niveaux de besoins.

      Niveau 1 : le niveau petit bras, celui de la grande majorité des gens qui estiment avoir «ce qu’il faut » et être heureux avec. Un ou deux placements pépères à 2%, la retraite qui tombe, une bonne routière bien suffisante pour aller voir les enfants dans le Loir et Cher, un chez soi pour tous les jours et un studio dans le midi pour les vacances. Pas d’envies, pas de frustrations, la recette idéale pour mourir de son vivant. Ca, je n’ai pas, je serais content d’avoir, mais je ne suis pas sûr que j’en tirerais un intense sentiment de bonheur et d’accomplissement personnel. D’où le deuxième niveau.

      Niveau 2 : le niveau « baguette magique ». 100 millions d’euros, à moi, rien qu’à moi, de la part de ma marraine la fée, qui - la salope - soumet toutefois son cadeau à une condition : « Voilà 100 briques, mais faut me les claquer en… disons un an, sinon, ça disparaît. Et interdiction de mettre le moindre centime sur un compte épargne. Compris mon biquet ? A toi de jouer». Là-dessus, elle fait claquer son fouet et disparaît dans le ciel au volant de son Spitfire rose de la dernière guerre patiemment restauré.

      Bon, un an, c’est long et c’est court, mais l’enjeu de jouissance est fort, faut pas se rater. Il va falloir la jouer futé si je veux un maximum de. Ca mérite de sacrifier deux ou trois jours à y penser dans le calme. Je fonce chez mon vieil oncle qui gère une maison close pour aveugles dans le Cantal, et trois jours plus tard, je sors avec mon Moleskine à fermeture caoutchoutée. Dedans, y a écrit ça :

      Objectif 1, dit «l’angélique »: participer modestement à un changement heureux au sein du Grand Inextricable, je veux dire le monde tel qu’il est.

      Objectif 2, dit « le diabolique » : tout remettre en jeu lors d’un grand concours ouvert à tous (un seul prix : les 100 briques) dont je définis moi-même les règles sauvagement machiavéliques.

      En ce moment, je me bats contre moi pour savoir duquel j’ai le plus envie. Mon psy m’aide un peu, mais il m’a prévenu que ça risquait d’être long. Putain, c’est dur d’être riche.

Hurlons dans nos Jaguar aux vitres fermées

      « Quel drôle de petit bonhomme tu fais », me suis-je dit l’autre nuit en réalisant que toutes mes expériences professionnelles s’étaient mal terminées. C’est le constat que j’ai fait, et c’est l’expression qui m’est venue dans ces mauvais moments de la nuit (vers 3h. 43 par exemple, ou 5h. 12) lorsque, tenu éveillé par ces petites congrégations d’idées noires et glissantes dans lesquelles on patauge à ces heures là, je récapitulai les différentes places que j’avais occupé depuis mon premier job.

      Quand je dis « mal terminées », ce ne fut pas forcément sur le plan carrière, je veux dire terminées fâché. Avec les gens, les patrons, les collègues ou les collaborateurs Le cul entre deux chaises, naïf avec les patrons, poussant, par timidité, ma différence jusqu’à la clownerie, incapable de choisir entre le côté copain et le côté sale chef avec ceux qui dépendaient de moi, sadique (engueuler une collaboratrice me faisait bander, c’est dire !), terrorisé par les collègues que je soupçonnai toujours (et en fait, souvent à juste raison) de me savonner la planche et de me casser auprès des « patrons », j’ai été le pire « homme de communication » qui soit, alors que c’était mon métier !

      Mais qu’est-ce que je foutais là, alors ? Réponse : je voulais du statut, bordel !      

      Je me suis débrouillé pour décrocher des jobs dans la com’, à cause de l’image, du côté dans le coup, branché, et je me suis retrouvé à ramer dans des réunions de tueurs, à me faire mépriser par les vrais créatifs des agences de pub, à avaler des couleuvres au nom de mon salaire confortable et à hurler dans ma voiture en rentrant le soir, à m’en faire péter les cordes vocales.

      « Qu’est-ce que t’as, t’es enroué ? » me disait ma femme. Je ne pouvais pas lui avouer que j’avais crié comme un damné, de frustration et de colère, dans la solitude de l’autoroute de l’Ouest parmi des milliers d’autres conducteurs si ça se trouve aussi malheureux que moi derrière les vitres fermées de leurs BM, leurs Jag et leurs Safrane.

      J’étais cadre sup’ alors que je rêvais de redevenir le libraire heureux que j’avais été au tout début. En v’là un con !

      Mais comme j’aime pas m’injurier, je me suis juste traité de drôle de p’tit bonhomme. Et je me suis rendormi. Jusqu’à 7 h. 14.

Perplexe mais cool

      Il y a une blague à propos d’un nouveau produit pharmaceutique qui s’appellerait le « Viazac », contraction amusante de Viagra et de Prozac, et qui aurait pour effet (voici la blague), de « ne plus bander mais de s’en foutre ».

 

     Je serais heureux de trouver l’équivalent philosophique du Viazac, qui permettrait de « ne rien comprendre au monde mais de s’en foutre ». D’aucuns me diront que ce médicament existe et qu’il s’appelle TF1, ou l’OM. A cette différence près que ni le TF1oolique ni le supporter de l’OM ne cherchent à comprendre le monde et à définir vaille que vaille quelle place il y occupe et comment il peut agir sur lui. Le TF1oolique boit à même son poste et prend du plaisir devant les images et le son qui en sortent. Le supporter de l’OM va au stade, muni de son écharpe sacrée et hurle deux heures durant, ce qui est comme de répéter un mantra.

 

      Mais moi le perplexe ongulo-rongeur, moi le tout seul, moi l’inquiet du qui suis-je et du qu’est-ce que je peux faire pour que mes frères humains aillent mieux, comment puis-je soigner ma névrose en plaques ? Perplexe mais cool ? Mais comment ? Cynique, sceptique, épicurien ? Faut que j'bosse mes vieux traités de philo.

 

      A voir.